Faut-il craindre une bulle sur les ETF ? Décryptage d’un succès qui interroge

Les ETF séduisent de plus en plus d’épargnants par leur simplicité, leurs faibles frais et leur performance. Mais cette popularité fulgurante alimente une question brûlante : faut-il craindre une bulle sur les ETF ?

L’engouement massif pour les ETF : à double tranchant ?

Depuis une vingtaine d’années, les ETF (Exchange Traded Funds ou fonds indiciels cotés) ont révolutionné l’investissement. Ces produits financiers permettent de répliquer la performance d’un indice, comme le CAC 40 ou le S&P 500, tout en étant achetés et vendus en Bourse comme des actions. Simple, transparent, peu coûteux, ce véhicule attire autant les investisseurs particuliers que les professionnels. En 2024, plus de 12 000 milliards de dollars étaient investis dans les ETF à travers le monde, contre moins de 100 milliards au début des années 2000.

Mais ce succès phénoménal suscite des inquiétudes. Certains experts évoquent une "bulle des ETF", semblable à celle des subprimes ou des valeurs technologiques des années 2000. Cette crainte repose sur une idée : et si l’engouement pour les ETF créait une déconnexion entre le prix des actifs et leur valeur réelle ? Autrement dit, et si les ETF, censés suivre le marché, étaient en train de le piloter à leur insu ?

Dans cet article, nous allons décrypter ces craintes, les arguments des sceptiques comme ceux des défenseurs des ETF, tout en gardant un œil sur les opportunités d’investissement qui pourraient émerger à l’avenir.

Les ETF : un instrument d’investissement simple… mais pas sans complexité

Au premier abord, un ETF semble être le Graal de l’investisseur débutant : il suffit d’en acheter un pour être exposé à des dizaines, voire des centaines d’actions ou d’obligations. Cela permet de diversifier son portefeuille en un seul clic, tout en limitant les frais (souvent moins de 0,3 % par an, contre 1 à 2 % pour les fonds traditionnels).

Mais derrière cette simplicité apparente, le fonctionnement des ETF repose sur des mécanismes techniques complexes : création et destruction de parts par des intermédiaires financiers appelés "participants autorisés", arbitrages entre les ETF et les actifs sous-jacents, impact de la liquidité du marché…

Certains ETF utilisent même des produits dérivés (comme les ETF à effet de levier ou inverse) qui s’éloignent de la réplication "pure" d’un indice. Cela peut introduire des risques additionnels, peu compris par les investisseurs novices. En cas de volatilité extrême ou de stress sur les marchés, les mécanismes de réplication pourraient être mis à rude épreuve.

Un exemple marquant : en mars 2020, lors du krach lié à la pandémie de Covid-19, certains ETF obligataires se sont désolidarisés temporairement des prix réels des obligations qu’ils répliquaient, révélant des failles dans la liquidité perçue de ces produits.

ETF : suiveurs du marché… ou moteurs des valorisations ?

Un débat majeur agite la communauté financière : les ETF répliquent-ils le marché, ou bien, par leur volume croissant, influent-ils désormais sur la formation des prix ?

Prenons un exemple concret. Lorsqu’un investisseur achète un ETF répliquant le S&P 500, l’émetteur de l’ETF doit acheter les 500 actions de l’indice dans les mêmes proportions. Ainsi, plus l’ETF attire de capitaux, plus les valeurs les plus pondérées (comme Apple, Microsoft ou Amazon) sont mécaniquement achetées, renforçant leur poids... et leur valorisation.

Cette mécanique peut créer un effet auto-renforçant : les actions les plus populaires deviennent encore plus chères, non pas à cause de leur performance économique, mais parce qu’elles sont surachetées via les ETF. Certains parlent alors d’un "biais de capitalisation", où les plus grosses sociétés sont systématiquement favorisées, indépendamment de leur potentiel réel.

Ce phénomène a contribué à l’envolée des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), qui représentent aujourd’hui plus de 25 % de la capitalisation du S&P 500. Si une bulle devait éclater sur ces valeurs, les ETF exposés seraient directement impactés… tout comme les millions d’épargnants qui y ont investi, parfois sans le savoir.

Les signes d’une bulle : exagérés ou fondés ?

Mais alors, faut-il craindre une bulle sur les ETF ? Pour répondre à cette question, penchons-nous sur ce qui caractérise une bulle financière : une croissance rapide des valorisations, déconnectée des fondamentaux, alimentée par un afflux massif de capitaux et un sentiment d’euphorie.

Dans le cas des ETF, certains de ces ingrédients sont bien présents :

  • Une croissance exponentielle des encours (x10 en 15 ans)
  • Une concentration croissante sur un petit nombre de valeurs stars
  • Une adoption massive par des investisseurs peu expérimentés

Mais d’autres éléments manquent :

  • Les ETF eux-mêmes ne fixent pas les prix des actifs : ils reflètent la demande globale.
  • La majorité des ETF sont passifs, donc ils ne cherchent pas à surperformer ou à spéculer.
  • Ils offrent une grande transparence : on sait exactement ce que contient un ETF, contrairement à certaines structures complexes du passé (comme les CDO avant la crise des subprimes).

Les régulateurs restent vigilants. En 2023, la SEC (États-Unis) et l’ESMA (Europe) ont renforcé leur surveillance des ETF à effet de levier et des ETF thématiques, souvent plus risqués. Mais à ce jour, aucun signal clair de bulle spéculative n’a été identifié sur les ETF dans leur ensemble.

Le vrai risque : la liquidité en cas de crise

Un des points les plus sensibles, souvent soulevé par les critiques, concerne la liquidité des ETF en période de stress de marché.

Un ETF est "liquide" tant qu’il est facile d’acheter ou de vendre ses parts sans impact significatif sur le prix. Mais cette liquidité repose sur la présence d’intermédiaires (market makers) et sur celle du marché sous-jacent. Or, si les actifs que l’ETF réplique sont eux-mêmes peu liquides (par exemple des obligations d’entreprises à haut rendement), un choc de marché pourrait rendre les ventes très difficiles, voire provoquer une chute brutale du prix de l’ETF.

Exemple : en mars 2020, certains ETF sur le marché obligataire à haut rendement ont vu leur valeur diverger de plusieurs points de pourcentage par rapport aux prix des obligations qu’ils détenaient. Ce phénomène, appelé "discount", a créé un effet de panique chez certains investisseurs, qui ont vendu à perte.

Cela ne signifie pas que les ETF sont dangereux en soi, mais qu’il faut comprendre ce que l’on achète. Un ETF sur le Nasdaq n’a pas le même profil de risque qu’un ETF sur les dettes des marchés émergents.

Vers une nouvelle génération d’ETF : opportunités et vigilance

Plutôt que de craindre une bulle imminente, certains analystes estiment que les ETF entrent dans une phase de maturité. Les ETF "génériques" (sur les grands indices) sont désormais bien connus, tandis qu’une nouvelle vague d’ETF thématiques, sectoriels ou ESG attire les projecteurs.

Par exemple, en 2024, les ETF liés à l’intelligence artificielle, à la transition énergétique ou à l’e-sport ont connu des performances impressionnantes, mais aussi une volatilité marquée. Ces ETF ciblent des niches à fort potentiel, mais s’exposent aussi à des effets de mode.

Côté opportunités :

  • Les ETF permettent toujours de diversifier efficacement à moindre coût
  • Ils rendent accessibles des marchés autrefois réservés aux institutionnels (obligations, pays émergents…)
  • Des solutions comme les ETF "core-satellite" permettent de combiner exposition large et paris ciblés

Mais l’avenir des ETF dépendra aussi de l’éducation financière du public. Un investisseur mal informé, attiré par la facilité apparente, pourrait se retrouver exposé à des risques qu’il ne maîtrise pas.

Conclusion : prudence, pas panique

Alors, faut-il craindre une bulle sur les ETF ? La réponse est nuancée. Si l’on parle des ETF eux-mêmes, en tant que véhicules d’investissement, il n’y a pas de bulle évidente aujourd’hui. Ils restent des outils performants, transparents, et adaptés à une stratégie de long terme.

En revanche, certains usages excessifs ou mal compris des ETF — sur des segments très volatils, avec effet de levier, ou concentrés sur quelques valeurs — pourraient amplifier des mouvements de marché et fragiliser des portefeuilles en cas de retournement.

Pour les investisseurs débutants, l’essentiel est de :

  • Bien comprendre la composition et la stratégie de l’ETF choisi
  • Garder une diversification géographique et sectorielle
  • Ne pas investir par effet de mode, mais selon ses objectifs à long terme

En somme, les ETF ne sont pas une bulle en soi, mais leur succès exige maturité, vigilance et pédagogie. Et à condition d’adopter une approche raisonnée, ils continueront à jouer un rôle clé dans l’investissement du futur.

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